Aux origines du CFA Adamss

Entretien avec Martine Filleul, Jean-Pierre Blaevoet et Maurice Leduc sur les origines du projet de l’Adamss.

À l’origine du projet d’Adamss, il y a cette conviction forte : tous les jeunes ne trouvent pas leur place dans les parcours académiques classiques, mais beaucoup révèlent leurs capacités lorsqu’ils apprennent au contact du terrain, dans l’expérience concrète du métier, dans la relation humaine et dans l’engagement professionnel. L’apprentissage apparaît alors comme une réponse à la fois pédagogique, sociale et territoriale : une manière de réconcilier formation et emploi, théorie et pratique, qualification et insertion.


Pour les employeurs, l’enjeu est tout aussi déterminant. Les structures sociales, médico-sociales et sanitaires ont besoin de professionnels formés au plus près des réalités institutionnelles et humaines du terrain.


Derrière le projet de l’Adamss il y a donc aussi l’idée d’une formation plus directe, plus professionnalisante, mais également plus sensible — une formation où l’on apprend autant dans la rencontre et l’expérience que dans les enseignements théoriques des Diplômes d’État.


Mais au-delà des dispositifs et des enjeux d’insertion, l’histoire du CFA Adamss est avant tout une aventure militante. Une aventure portée par des responsables associatifs, des acteurs de la formation et des élus convaincus que les métiers du social méritaient eux aussi une voie d’apprentissage exigeante, reconnue et profondément humaine. Nous nous sommes entretenus avec trois de ces “personnalités” qui ont porté le projet de l’Apprentissage dans le sanitaire et le social au tournant des années 2000.


L’apprentissage est aujourd’hui devenu une évidence, mais à l’époque de la création du CFA, c’était un pari visionnaire. Qu’est-ce qui vous a fait penser que l’apprentissage pouvait avoir du sens dans les formations du travail social ? À quels besoins pensiez-vous répondre avec ce projet ?


JPB : À l’époque, le Ministère a confié aux IRTS la mission de répondre à cette question : comment professionnaliser les métiers de l’Humain ? Nous avons alors beaucoup travaillé sur les modèles québécois et suisses. Là-bas, certaines formations reposaient déjà sur une articulation forte entre théorie et pratique. Cela nous a beaucoup inspirés. Je me suis donc rapproché de la Chambre des métiers pour regarder ce qu’il se faisait du côté des métiers de l’Artisanat. C’est de là que le modèle de l’Apprentissage s’est imposé comme une évidence pour nos formations. L’idée était simple : permettre aux étudiants de devenir professionnels tout en se formant, et permettre aux employeurs de participer pleinement à la construction des compétences.


MF : Au tournant des années 2000, l’Apprentissage était mal perçu par une partie de la gauche qui y voyait une forme d’exploitation des jeunes par les entreprises qui aboutissait à des situations d’échec aux examens. C’est sous l’impulsion de Michel Delebarre, qui était particulièrement sensible à la question du chômage des jeunes, que la Région s’est structurée pour développer l’Apprentissage comme solution pour amener les jeunes à l’emploi par la qualification, avec un diplôme à la clef. Le constat était simple : nombreux étaient les jeunes qui ne réussissaient pas dans les parcours scolaires classiques, mais qui retrouvaient - grâce à l’Apprentissage - le goût d’apprendre. Il a donc fallu convaincre et oeuvrer pour monter en qualité l’Apprentissage afin de contrer les idées reçues. C’est ma rencontre avec Jean-Pierre Blaevoet qui a été le moteur de la création de l’Adamss. Il y avait derrière cette idée un projet social qui permettait à la fois des itinéraires de formation et de qualification dans les carrières sociales pour le plus grand nombre , et une pédagogie qui permettait un contact avec la réalité de manière plus directe et plus sensible pour les métiers du lien social.


Côté employeur, la question de la transmission était au coeur du projet. J’ai rencontré des Maîtres d’Apprentissage formidables qui étaient animés par l’envie de transmettre le savoir qu’ils avaient acquis par l’expérience, et qui accompagnaient humainement, mais aussi financièrement, les apprentis dont ils avaient la responsabilité ... Et, pour moi, cette énergie est irremplaçable !


ML : Pour les employeurs, la plus-value du dispositif reposait essentiellement sur le fait que l’on pouvait avoir une formation adaptée aux différents publics que nous accompagnions. En effet, l’Apprentissage permettait une spécialisation de l’apprenant et une réelle expertise sur les vulnérabilités accompagnées par nos structures.


Au moment de la structuration de l’IRTS, Michel Fontan est venu me chercher alors que je m’apprêtais à partir pour l’afrique pour ouvrir une usine BIC. Il m’a dit : “L’aventure n’est pas dans un ailleurs, elle est en vous. Venez avec moi, vous l’aurez votre aventure !”. 55 ans après, je dois admettre qu’il avait tout à fait raison...


Mais il y avait des freins importants : a contrario des stages qui étaient gratuits, l’Apprentissage demandait un investissement de la part des employeurs, d’autant plus conséquent que la présence de l’apprenti était contrainte par le calendrier de formation dit “classique”. L’argent a toujours été un frein, mais certaines associations étaient motrices et se sont engagées à nos côtés pour permettre l’essort de l’Apprentissage dans notre secteur d’activité. Alors, bien sûr, les aides financières ont aidé et facilitent les choses, mais elles ne doivent pas être l’unique moteur. Aujourd’hui, le virage gestionnaire qui s’impose face à des problématiques budgétaires réelles au sein des associations tend à compromettre les stratégies long-termistes qui permettent de soutenir le secteur.


JPB : Effectivement, la reconnaissance des métiers est une question centrale, et elle dépasse la simple question financière. Je pense qu’aujourd’hui les professionnels font face à une crise de sens qui explique en partie que nombre de professionnels quittent le secteur. Il faut également mettre cela en perspective avec l’idée que les temps ont changé... Quelque soit le secteur d’activité, on ne reste plus toute sa vie dans un même métier et les trajectoires de carrière, ainsi que celles de formation, doivent être aujourd’hui repensées à l’aune de ce nouveau paradigme sociétal. Finalement, les réalités actuelles sont le reflet d’un corps de métiers, d’un secteur, qui est en avant-scène de la question sociale.


Si on reprend un terme controversé, celui de l’essence vocationnelle des métiers, on constate aujourd’hui que la jeune génération se mobilise pour des grandes causes à titre bénévole. Ce n’est pas pour autant que ces jeunes souhaitent devenir des professionnels du secteur ...


ML : Travailler avec les personnes a encore beaucoup de sens, mais aujourd’hui il n’y a malheureusement plus de reconnaissance ... En tout cas institutionnelle et financière. La transmission est probablement le cœur même de nos métiers. On transmet des compétences, bien sûr, mais surtout une manière d’être avec les autres, une éthique, une responsabilité humaine.


Car, il ne faut pas oublier que former un apprenti, c’est préparer l’avenir des associations, transmettre une culture professionnelle et construire - à terme - des équipes renouvelées et plus solides. Se pose alors la question plus large de la rétention des professionnels, et de la reconnaissance des métiers du travail social ...


En somme, quel modèle de société défendons-nous ? C’est peut-être la force de l’Apprentissage aujourd’hui que de revenir sur une dynamique extrêmement localisée, au sein des territoires et directement au coeur des bassins d’emploi, et - bien sûr - au plus près des publics concernés.


JPB : Bien sûr ! Les formations en Apprentissage sont des formations à vocation locale, pour répondre à des problématiques locales. Par ailleurs, les difficultés que rencontre le secteur nous obligent à questionner et réinventer les modèles que nous avons connus. Il est illusoire de penser que, demain, les professionnels puissent rester au même poste pendant des décennies. Aujourd’hui, il faut penser les choses autrement.


MF : Je souscris pleinement à vos propos, et je rappellerais aux Maîtres d’Apprentissage que c’est aussi de leur responsabilité, et de celle des employeurs au sens plus large, que de redonner ce sens aux jeunes générations, d’insuffler l’énergie pour réinventer un modèle durable pour les jeunes professionnels.


Finalement, l’apprentissage, c’est peut-être cela : transmettre à la fois un métier, des valeurs mais aussi une confiance dans l’avenir.



Martine FILLEUL : Vice-Présidente au Conseil Régional déléguée à l’Apprentissage de 1998 à 2008, Martine FILLEUL a consacré son mandat à développer l’Apprentissage avec un accent sur la montée en qualité et une dynamique territoriale.

Jean-Pierre BLAEVOET : Premier Directeur Général de l’IRTS, Jean-Pierre Blaevoet a été l’architecte de la mise en place d’un continuum entre les formation universitaires et professionnalisantes des métiers de l’Humain.

Maurice LEDUC : Premier Président de l’Adamss et DG des papillons Blancs de Roubaix-Tourcoing de 2000 à 2020, Maurice LEDUC a fait partie des premiers employeurs à se mobiliser autour du projet d’Apprentissage dans les métiers du travail social.